INSECT GAZE
Michel Poivert
Souvent cantonnée au registre du phobique, la représentation du règne des insectes offre pourtant aux entomologistes un terrain d’exploration où ces drôles de bêtes se présentent sous forme de collections de spécimens piégés dans des dispositifs d’observation. Désormais inoffensifs et pour la plupart abandonnés par la vie, ils dévoilent leurs anatomies mécanomorphiques. Du moins est-ce ainsi que nous aimons réduire les insectes à des manières de robots lorsqu’il ne s’agit pas de monstres miniatures. Lorsque le monde de la connaissance s’étend à celui des imaginaires culturels, l’image des insectes forme des tributs d’envahisseurs ou d’êtres aussi familiers que mystérieux. Comment les approcher autrement, entre savoir et fantasme ? Peut-on non seulement comprendre comment ces entités voient (avec leurs drôles d’yeux) mais surtout ce qu’elles font des « images » qu’elles perçoivent ? Alzbeta Wolfova fait un pas de côté pour tenter une phénoménologie de la perception entomologique.
Boîtes lumineuses, polarisations, photogrammes, systèmes multi-lenticulaires…Les dispositifs optiques d’Alzbeta Wolfova conjurent nos peurs, évitent la froideur normative et engagent avec les insectes une danse du regard désanthropisé. L’artiste n’hésite pas à disposer dans le passe-vue de l’agrandisseur les mues comme des manières de négatifs dont elle prend l’empreinte. Inaccessible, la conscience des insectes peut devenir le lieu de projections dans lesquelles le savoir offre une place à la fantasia. Alzbeta Wolfova regarde aussi bien du côté des procédés de traitements d’images les plus contemporains que de celui des dioramas du 19e siècle : l’insecte, n’est-il pas aussi du domaine de l’illusionnisme ? N’est-il pas le sujet idéal d’une tentative généralisée de réenchantement du monde ?
Prenant au sérieux notre hystérisation du monde des insectes tout aussi bien que l’énigme qu’ils posent aux savants, Alzbeta Wolfova ouvre une voie originale en prenant leurs énigmatiques systèmes de perception comme un laboratoire de nos propres désirs illusionnistes. Dans une esthétique post-pop et néo-morbide où se mêlent couleurs électriques et stimuli hérités de l’art cinétique, l’artiste crée la fable de l’émotion perceptive des insectes à laquelle nous n’accéderons qu’à la condition d’imaginer que le réel forme dans la conscience de chaque spécimen une illusion du monde. C’est sur ce terrain que nous nous rencontrerons enfin sous un nouveau jour : celui des rêves éveillés que génère le mouvement des manèges optiques.